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2018, année noire de la filière du pilotage de la demande

30/07/2018

L’effacement électrique, consistant à renoncer ou reporter les consommations en période de tension, est aujourd’hui l’outil de flexibilité le plus compétitif pour le système électrique. Le gestionnaire de Réseau de transport d'électricité (RTE) lance par conséquent chaque année un appel d’offre afin d’accélérer le développement de l’effacement sur le territoire. Alors que les lauréats de celui de 2018 ont été publiés ces derniers jours et malgré les efforts déployés par de nombreux acteurs, il apparait que l’effacement reste le parent pauvre de la politique énergétique en France.

Un prix plafonné à 30 000€/MW/an en incohérence avec les objectifs fixés par les Pouvoirs Publics de 5 GW en 2018, deux tiers du gisement d’effacement existant non soutenu par les Pouvoirs Publics sans justification, 45% du volume soutenu issu du recours à des Groupes Electrogènes fonctionnant au diesel, un degré de défaillance dans le service rendu non enrayé par l’accroissement des contrôles et du système de pénalisation par RTE…

"2018 est définitivement l'année noire de la filière de flexibilité de consommation électrique"

Et pourtant, il y a 8 ans...

Le rapport Sido-Poignant pointait en 2010 la nécessité de faire émerger rapidement et massivement des gisements d’effacement pour renforcer la sécurité du système électrique.

Les préconisations s’appuyaient sur la capacité d’effacement de 6 000 MW existant dans les années 90 au travers des tarifs dits EJP (Effacement Jour de Pointe) dont la valeur économique pour le consommateur était évaluée entre 40 et 60k€/MW/an[1] et qui pourtant était impactée d’une constante érosion (3 000 MW en 2013).

Par ailleurs, les industriels proposaient 101 MW de capacités d’effacement à l’Appel d’Offres Effacement (AOE) mis en place et mené par RTE ce qui était présenté comme très insuffisant et amenait le rapport à faire la préconisation suivante : « Demander à RTE et aux industriels de tirer les enseignements des appels d’offre « Clients industriels » afin que les appels d’offre futurs soient plus fructueux ». Préconisation devenue récurrente depuis…

L’ambition consistait à ce que 15% de la puissance de consommation en pointe (soit plus de 10 GW) soit couvert à terme par des capacités d’effacement dont 20% seraient issus des sites tertiaires.

Il a fallu malheureusement attendre 2016 pour que la Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE) reprenne l’objectif de développement de l’effacement de consommation à 5 000 MW en 2018 et 6 000 MW en 2023.

[1] Selon le cabinet E-Cube dans son étude[1] « Le marché de l’effacement industriel et tertiaire en France »

Constat : des objectifs fixés par la PPE loin d’être atteints…

L’ambition de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE) a engagé l’ensemble des acteurs à déployer depuis plusieurs années une énergie forte pour permettre à la filière effacement de répondre aux enjeux de sécurité d’approvisionnement. Pourtant, le gisement d’effacement stagne, tous segments confondus et est porté à moitié par l’effacement de process de production industriels et à moitié par le recours à des groupes électrogènes. Constat est donc fait que nous ne respectons pas les objectifs fixés par la PPE en 2016 et sommes à peine à 25% de l’objectif si on ne retient que les capacités d’effacement issues des usages de l’électricité.

La cause de cette stagnation est double, technique et économique.

  • D’un point de vue technique :

Les règles de participation de la flexibilité de consommation électrique aux différents mécanismes de marché de l’électricité ont fortement évolué ces dernières années pour s’adapter à la diversité et à la variabilité des usages de l’énergie des différents segments : industrie, tertiaire et résidentiel. Il n'en est pas de même concernant le dispositif de soutien par les Pouvoirs Publics (AOE) qui peine à s'appuyer sur une participation des capacités aux mécanismes de marché existants. Pire, le dispositif de soutien public superpose ses propres règles d'éligibilité, parfois discriminatoires ou incohérentes, excluant par conséquent des nouvelles capacités issues des usages de l'électricité. Par conséquent, sur les 2 000 MW de capacités d’effacement existant, seuls 849 MW étaient éligibles à une participation à l’AOE en 2018 soit 34% du gisement existant.

Force est de constater que les nombreux échanges avec RTE pour faire évoluer profondément les règles d'éligibilité de l'AOE sont vains. D'une collaboration constructive pour définir une trajectoire de développement et de maturité de la filière, nous sommes entrés dans un cercle vicieux dans lequel les aceurs en place contournent perpétuellement les règles édictées par RTE et n'assurent pas la fiabilité des capacités qu'ils mettent à disposition. Cela a pour effet pervers d'obliger RTE à les renforcer chaque année au point qu'elles constituent aujourd'hui une barrière à l'entrée pour les nouveaux opérateurs qui les respectent.

Pour sortir de cette situation préjudiciable à l’intégration de la production à partir d’énergies renouvelables, il est urgent de modifier structurellement le dispositif de soutien apporté par les Pouvoirs Publics au travers de l’Appel d’Offres Effacement en rendant éligible l’ensemble du gisement existant à partir du moment où il participe et est respectueux des règles des différents mécanismes mis en place et en le soutenant non pas sur une promesse ex ante, mais in fine à hauteur du service qu’il a rendu effectivement au système.

  • D’un point de vue économique :

Si on se réfère aux résultats de l’étude de l’ADEME intitulée « L’effacement de consommation électrique en France – Evaluation du potentiel d’effacement par modulation de process dans l’industrie et le tertiaire en France Métropolitaine » la stagnation du gisement d’effacement est cohérente avec la hauteur du soutien apporté par les pouvoirs publics (2 000 MW au plus pour 30 000€/MW/an).

De la même manière, l’atteinte de l’objectif de 5 000 MW en 2018 et 6 000 MW en 2023 inscrit dans la PPE en 2016 est conditionnée à une valorisation économique du gisement entre 30 000 et 100 000€/MW/an. Celle-ci ne doit pas être apportée en totalité par les pouvoirs publics mais reposer sur une participation aux différents marchés de l’électricité et à un complément de rémunération le cas échéant.

L'effacement de consommation électrique en France - Evaluation du potentiel d'effacement par modulation de process dans l'industrie et le tertiaire en France Métropolitaine - ADEME ->

flexibilité électrique

Préparons sereinement l’avenir

Heureusement, si l’on croit à la détermination du Gouvernement à respecter une Programmation Pluriannuelle de l’Energie lucide et pragmatique, l’horizon s’éclaircit à nouveau. La France peut en effet s’autoriser le déclassement des centrales à charbon, la fermeture de réacteurs nucléaires et le développement massif et concomitant des énergies renouvelables. Ce choix déterminant de politique énergétique est permis par l’existence de solutions inédites de flexibilité, à commencer par celles offertes par les consommateurs eux-mêmes. Adapter de manière dynamique les usages électriques au mix de production électrique, en créant les bonnes incitations économiques, est la clé de la transition énergétique.

Les pouvoirs publics peuvent bien évidemment compter sur l’expérience acquise par la France depuis plus de 30 ans dans l’utilisation des moyens de flexibilité au service de la sécurité d’approvisionnement. Mais le changement de paradigme impose également un changement de méthode et un esprit progressiste des pouvoirs publics : agir en tant que régulateur fort et non en tant que planificateur faible c’est-à-dire créer le cadre favorable à l’émergence d’un marché concurrentiel et sain du pilotage des consommations en temps réel et faire confiance aux opérateurs pour faire émerger des solutions compétitives, fiables et adaptables à l’ensemble des besoins des gestionnaires de réseaux, des fournisseurs et des producteurs d’énergie renouvelables.